Un point de chute désigne à la fois l’endroit où tombe un objet, mais aussi un lieu d’arrêt, de passage, de rencontre ou de rendez-vous.

Le projet d’exposition s’inscrit dans une continuité de la pratique photographique installative que poursuit Lucie Rocher depuis une dizaine d’années. L’artiste invite d’entrée de jeu à plonger au cœur de ses créations récentes et passées en consultant la monographie Duologies dans le présentoir mural vertical. Le dispositif révèle, dès lors, l’exploration spatiale qui caractérise son travail. Tout au long du parcours, les interventions colorées font échos à la chambre noire argentique. Dans la première salle, la petite pièce exigüe baignée d’une lumière rougeâtre rappelle l’espace clos, peu lumineux nécessaire au développement photographique, à l’instar des vinyles rouges recouvrant les fenêtres de l’étage qui évoquent la lumière inactinique.

En accédant à la deuxième salle de l’exposition, les publics sont contraints de choisir le côté par lequel ils circuleront autour de l’installation en bois placée au centre de la salle. À travers la structure se trouvent trois grandes photographies imprimées sur différentes surfaces liées à la construction. La feuille d’acrylique colorée par sa transparence, le bois par son grain et le gypse par son opacité offre des matérialités originales aux images. Chaque impression montre un chantier, espace hybride, liminal. Sur le Plexiglas orangé, deux travailleurs ont les bras levés vers un grand morceau de tôle à moitié suspendu dans le vide ; l’artiste présente un instant de flottement, entre chute et équilibre.

Le parcours mène ensuite à une pièce qui accueille Les espaces négatifs, un triptyque composé de trois bannières de PVC souple montrant le chantier d’un espace culturel en devenir. Les couleurs de l’impression, le bleu de Prusse, le noir et le blanc, rapportent à des procédés photographiques anciens tels que le cyanotype et le photogramme. Autoréférencielle dans sa pratique, les clins d’œil à certaines spécificités du médium ou à son histoire sont récurrents dans le travail de l’artiste.

Dans la dernière salle, le triptyque Reflet doublé in situ II, III et IV joue avec la rémanence de l’image, alors que Les possibilités obliques V2 trouble la lecture du motif par la reconfiguration de ses segments sur six plaques d’aluminium chromé. L’œuvre Les variables composée de soixante-douze photographies — l’équivalent de trois pellicules d’appareils argentiques de vingt-quatre poses — montre divers chantiers pris lors de séjours en Turquie au fil des années. Les impressions sur feuille d’acrylique rouge translucide réfèrent, une fois de plus, par leur couleur à la lumière inactinique de la chambre noire, alors que leur format renvoie à celui du polaroïd. Enfin, Point de chute, une impression en noir et blanc sur papier, capte le moment de l’impact d’un objet avec une surface. Les éléments sont flous, pris dans cet instant de transition où la rencontre présage la destruction.

C’est dans les moments de transformations, dans l’éphémère, que la pratique de Lucie Rocher prend son sens, puisqu’avec elle, l’état des choses n’est pas fixe, contrairement à l’image, mais toujours ouvert sur les possibles.

Camille Caron, autrice

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