habitat

Dupliquer. Répéter. Copier. Citer.

Ces actions sont des repères, elles me renvoient à ce que j’ai appris, à ce que la photographie m’a toujours incité à faire, me mettre au service du double, du duplicable et du reproductible. Explications aussi peut-être de sa popularité, chargée par ses auteurs de l’engagement et de l’espoir d’attraper ce qui échappe toujours, le réel. Les réels. Nos réels. Et de s’y reprendre à plusieurs fois, si nécessaire, pour imaginer y parvenir un jour. Une joyeuse utopie cette photographie supposée unique, seule, originale, alors qu’elle est depuis ses débuts, majoritairement intégrée en série, en collection ou dans des ensembles plus larges. Des constellations.

La photographie se duplique, elle se répète, elle se copie, elle se cite, elle se dit ainsi. Il y a quelques semaines, on a néanmoins pensé (à tort) que je pouvais confondre et amalgamer ces actions entre elles. Il n’en est rien.

Oui la photographie restera toujours un extrait du réel, puis d’elle-même, pour n’être plus uniquement que le reflet de cet ensemble.

Elle ne sait faire que cela.

Elle est d’ailleurs faite pour cela.

Ceux qui la pratique ne devraient alors pas se réclamer de ce qu’elle ne contient pas ; l’unique, au risque de se tromper malheureusement sur sa force première : celle d’être simplement l’outil qui extrait, construit et projette un regard potentiel sur un réel donné, mais heureusement, jamais celui-ci n’est individuel. Rien de plus. Mais rien de moins.

Accessible et démocratique, l’image est une concentration d’instantanés qui se renouvellent indéfiniment. Le temps capté, la position géographique adoptée et le cadrage sélectionné sont des facteurs nécessairement singuliers et ce qu’importe le sujet choisi, puisque ce dernier n’échappe pas non plus aussi au mouvement du réel. Affirmer le contraire ne peut qu’être totalement « à côté » de cette notion fondatrice ; « rien ne se perd, tout se transforme ».

Répéter. Copier. Citer.

Copier. Citer.

La photographie n’est pas que cela.

La photographie est plus généreuse que ça.

Elle va par fragments, captations, prises, porter une vision particulière qui espère parler à d’autres. Elle est en dialogue continue avec ceux qui nous entoure. Elle est, certes, créée en premier dans un contexte particulier, par ce désir de vouloir voir plus loin que la surface des choses, et pourtant elle se destine davantage à ceux qui ne voient pas, à ce groupe, à cette communauté de regards grâce à laquelle elle advient et devient, sans nous, porteuse de sens.

Je m’appuie sur une image pour faire une forme. Je propose une forme pour que le sujet puisse s’extraire de sa condition d’image ; celle de rester enfermée dans un cadre, figée, sommée de ne plus bouger et de fatalement, toujours ne parvenir qu’à pointer cet instant t dont il dépend.

Je sais pourtant que l’image bouge.

Impertinente. Instable qu’elle est. Et moi j’ai bougé aussi pour voir au-delà.

Nous cherchons paradoxalement par la photographie, lorsqu’on la pratique et la manipule, à nous affranchir du réel et pourtant, il est évident que nous ne
parvenons expressément qu’à le rendre un peu plus visible – présent – à nous-mêmes.

Citer.

J’ai fait aujourd’hui de l’esthétique du chantier le centre de ma réflexion ; le chantier, processus de construction d’un photographique potentiel.

Cette ruine d’hier est devenue aujourd’hui ce chantier en cours ; non pas emprunt de nostalgie ou se voulant le souvenir d’un passé révolu mais bien ce lieu de potentiels futurs qu’il me faut définir maintenant.

Monter. Fragmenter. Assembler. Composer. Mes verbes.

Une image cite-site et donne le contexte de la géographie qui habite celui qui la provoque.

Je photographie Montréal depuis quatre ans maintenant, ville-chantier, faite d’espaces intermédiaires, de viaducs, de ponts, de rails, de bordures, de friches, de périphéries. De ces instantanés subsiste ce même désir profond de porter vers eux toute l’attention nécessaire parce que justement, ils ne le demandent pas. J’aime être là où ils sont présents, dans ces entre-deux, dans ces écarts, dans ces terminaisons sans fin, traversés de toute part par une instabilité, qui me donne le sentiment complet de vivre en retrait – à bonne distance – de quelque chose de plus grand encore.

Dans ces sujets en marge s’extraient la figure d’un temps souvent étiré, découpé, plié, morcelé et qui m’appartient entièrement. En mouvement constant, ils sont vivants, ils sont image.

Ce temps passé à les observer me confirme (aussi de retour à l’atelier) que l’image a une profondeur et n’est pas lisse.

Le questionnement de la matérialité, des normes et conventions de l’image passe dans cette attention accrue portée à ses détails, à ses textures, à ses faiblesses, pour faire de cette absence d’un morceau d’elle-même, un photographique qui se construit petit à petit, fragments par fragments, pierre après pierre, mais bien visiblement dans un tout, un panorama. Le chantier désigne l’ensemble de matériaux servant de support. (CNRTL, première définition) Tour à tour il peut-être un sujet photographique, une forme esthétique, une matière pour mettre en scène l’image.

Je pose, je déplace, je coupe, j’imprime et extrait laborieusement tests après tests, images sur images, par montages, assemblages, ou compositions, l’édifice de ma pratique de demain.

Au loin, mes perspectives ne cesseront d’être en cours.

 

Juillet 2017.