Faits et causes

L’exposition Faits et causes prend ancrage dans les installations photographiques récentes de l’artiste Lucie Rocher en focalisant sur leur processus de fabrication. Ses procédés de captation et d’exploration, qui rapprochent sa pratique photographique du médium sculptural, s’y trouvent révélés par une sélection d’œuvres et de non-œuvres qui questionnent les modes de visibilité et de présentation de l’image.

Certains artistes passent le langage photographique au peigne fin, en dissèquent les propriétés physiques, mécaniques et numériques, pour les explorer et les mettre au jour jusqu’à en supprimer toute représentation au profit d’une pratique conceptuelle plongée dans l’abstraction. Non étrangère à cette tangente formaliste, la pratique de Lucie Rocher revendique davantage un investissement vers la figuration. Elle s’accroche par métonymie au chantier de construction – à ces espaces parsemés d’amoncellements de matériaux, laissés tels quels, comme à celui de l’atelier – tant pour ses attributs formels que pour la précarité et l’apparence rudimentaire qu’il peut évoquer. L’espace photographié, ce réel capté, y devient parcellaire, voire absent, au profit du vide qui, lui, devient le protagoniste. Tributaire d’un processus poreux et perméable aux explorations, sa pratique s’édifie par strates.

Son sujet de prédilection, l’architecture, et par extension le paysage construit, est intarissable. Il s’offre dans tous ses états tant dans l’espace public que privé. Entre ses mains, il est continuellement sectionné, redoublé, plié, dissimulé, superposé, photographié et réimprimé. Le sujet s’y trouve investi d’une foulée de manipulations qui le rendent souvent méconnaissable ou magnifié à partir d’autres perspectives et angles d’approche.

Déjouant les codes de la photographie, ses œuvres et autres prototypes articulent une réflexion libre autour du cadre et une recherche soutenue sur les modes d’accrochage. Elles sont fixées au mur par du ruban adhésif, enroulées autour d’un clou à l’état brut, laissées sur une table, tant de façons d’y affirmer leur qualité d’objets usuels et résiduels. S’il y a cadre, et cela est plutôt rare, c’est qu’il participe à renforcer les propriétés conceptuelles et formelles de l’œuvre.

La nature frêle et passagère du papier journal, support pauvre et jetable présent dans la plupart des installations, contraste avec la solidité et la pérennité des matériaux représentés. Antinomiques, ses œuvres se construisent aussi par jeux d’échelle, de perspectives, de répétitions et de lignes diagonales qui dynamisent l’agencement spatial. Diagonal(e) table miroir (2017) condense l’ensemble de ces directions. La stabilité, une qualité normalement associée à l’objet-table, est détournée ici par la surface inclinée du dispositif, renforçant les effets de superposition et de multiplication des images, eux-mêmes intensifiés par la présence de miroirs.

Sépia (2017) rappelle quant à elle les clichés anciens de ton brunâtre associés à une certaine époque du médium. Or, ce dialogue avec l’histoire se poursuit avec l’espace de diffusion au-delà de la technique. Saisit lors du montage de l’exposition, un fragment de la galerie, réfléchi dans la vitre du cadre, occupe l’espace de la représentation. Si cet objet-cadre, anamorphose photographique, renvoie aux formes subtiles de saisissement du monde, il met aussi en évidence les moyens, traqués par l’artiste, pour rendre visibles tous les temps de construction d’une image.

 

Julie Alary Lavallée, juillet 2017, pour l’exposition Faits et causes

 

 

Le lieu soutient, le corps s’appui, le lieu impose, le corps s’installe.

Le travail photographique de Lucie Rocher frappe avant tout par la possibilité qu’il offre de nuancer la force de ses traits. Tour à tour, le rythme explose, les contours s’accentuent, et le relief devient brut. Ou bien, l’image s’estompe et accepte de se soumettre à un nouveau regard. Cette particularité semble traduire simultanément l’intensité de la relation entre l’artiste et sa photographie tout autant que la générosité que l’image dégage, dans son aspect le plus brutal, un abandon subtile, l’approbation tacite de se dévoiler.

Alors, le cadre s’oublie, la mise en scène s’efface: la photographie devient le reflet qu’un miroir brisé renverrait. Elle donne l’occasion de se projeter, d’accéder à une configuration différente de la réalité. Et, la surexposition du corps nu, bousculée dans un environnement presque éblouissant accentue l’aspect proprement humain du corps; une écorce sensible qui absorberait tout ce qui lui est extérieur.

De cette première approche, il paraissait important d’ajouter ceci. Si certaines œuvres supportent mal le partage, le travail de Lucie Rocher contient quelque chose permettant à chacun d’y déchiffrer un discours différent. Ainsi, l’authenticité de la perception ne serait pas à rechercher dans un discours fixe et commun mais dans la multitude de ressentis, dans une confrontation de chacun avec chacun et de chacun avec soi-même. L’ensemble des projections individuelles formerait une masse dynamique et un regard original sur cette recherche photographique. Aussi, cette dernière est une confrontation permanente entre les éléments internes à la photographie, entre l’artiste et son travail, ou encore entre le témoin et l’œuvre…

Dans une architecture dépouillée, des morceaux de murs, de portes, des arêtes aigues, des rebords peu confortables font obstacle au corps. Instable, il s’agrippe et se contorsionne, apparait en pointiller et embrasse enfin l’espace. Si ce lieu robuste indique au corps une posture, il semble qu’une photographie analogue aurait été possible en contraignant une plante à pousser selon une forme et une direction précise.

Cette herbe folle, comme ce corps s’adapterait spontanément et s’accommoderait de son environnement extérieur non seulement pour continuer d’exister mais plus encore pour conserver cette particularité propre à la chose vivante: la nécessité de se déployer. Ainsi, ce corps nu, ce modèle en morceaux se manifeste dans une rencontre avec l’espace. La dureté du lieu semble s’opposer à la tendresse du corps, une hostilité première qui marque le début d’une lutte intense. Cette danse silencieuse met en évidence la difficulté pour le corps de se confronter à la rigidité de l’architecture aussi bien que la résistance dont doit faire preuve le lieu pour ne pas se laisser engloutir. Alors, la nécessité de conserver sa nature traduit un point commun essentiel entre les éléments de la photographie.

Plus précisément, le rapport de force brut et frontal se modifie, le lieu s’entrouvre et le corps se métamorphose: les éléments se répondent enfin. Chacun soutenant sa nature tout en conservant celle de l’autre. Le corps se déploie dans une délicate attitude, le lieu assoie sa robuste présence, la complémentarité explose à la vue tant l’interaction des corps, nu et architectural, démontre de leur interdépendance. Cadrée, ajustée, la photographie fixe l’instant où ils se mêlent. L’instant où le lieu protège en même temps qu’il écrase, où le corps embrasse en même temps qu’il frissonne contre les parois froides.

Le cadre fait apparaitre le jeu de la photographie et en créant ce nouvel équilibre, on accorde à l’acte la volonté de construire un nouvel ordre des choses. Mais simultanément, il est permis à l’image de s’exprimer en tant qu’objet existant indépendamment. Regarder l’image dans ce qu’elle révèle traduit l’idée que l’artiste a voulu produire aussi bien que tout ce qui lui a échappé. Précisément, si une idée ne vient que quand elle veut et non lorsque c’est moi qui le veut, de même la photographie prend sens lorsqu’elle m’interpelle et non pas lorsque je le veux. L’image vient donc quand elle veut se dévoiler.

Ce travail photographique serait une reconfiguration de la réalité, un degré nouveau de la perception. Non pas que l’image devienne un autre réel mais bien un excédent de réalité, un secours permettant de comprendre ce qui nous entoure. À travers ces photographies, ce serait l’art de la nuance qui serait traduit, l’idée qu’une vérité s’enrichit ou s’affaiblie, et l’expression impuissante que la photographie ne vit que lorsqu’elle échappe au photographe.

À la question de savoir comment ces éléments peuvent s’harmoniser je répondrais que la seule manière qu’ils ont de pouvoir coexister est de fusionner. Les limites ont été reformulées et ont fondues. La métamorphose et du lieu et du corps, le travestissement que ces éléments ont subi permettent non plus seulement l’expression d’une nuance de la réalité mais bien la possibilité d’échapper aux préjugées. Ainsi, la photographie fait oublier le corps absent, les murs brisés et dépeint la possibilité qu’une chose a de s’opposer à une autre, d’en être attiré et de la compléter. Alors, cet enchevêtrement de rapports apparaitrait comme une image si lointaine en apparence et pourtant si proche de la réalité.

Aurélia Senet, New York, juillet 2012